À l’été 2018, lorsqu’une lycéenne suédoise de 15 ans encore inconnue décide de se mobiliser pour le climat, elle sort tout juste d’une dépression. Greta Thunberg explique alors avoir été profondément marquée par les images d’ours polaires déboussolés par la fonte des glaces. « Ces images sont restées bloquées dans ma tête, je suis devenue très triste », confiera-t-elle plus tard au New York Times.

La future icône du mouvement écologique illustre un phénomène psychologique encore peu connu des médecins à l’époque : l’écoanxiété.

Le terme existe pourtant depuis longtemps. Il a été proposé dès 1997 par la chercheuse belgo-canadienne Véronique Lapaige. Mais il faut attendre 2021 pour que la psychologue australienne Teaghan Hogg et son équipe en décrivent plus précisément les manifestations cliniques.

L’écoanxiété touche les personnes particulièrement sensibles à la crise climatique et au déclin de la biodiversité. « J’ai reçu une patiente en pleurs parce qu’elle venait d’apprendre la mort du dernier rhinocéros blanc du Kenya », raconte le psychothérapeute Pierre-Éric Sutter. « Il n’y a pas de prédisposition particulière : tout le monde peut être touché et, contrairement à une idée reçue, pas seulement les jeunes. »

Selon lui, le phénomène pourrait même s’amplifier. « Avec la multiplication des catastrophes climatiques, le nombre d’écoanxieux va forcément croître », prévient-il.

Le diagnostic reste toutefois difficile à poser. L’écoanxiété est souvent confondue avec d’autres formes de détresse psychologique, comme le stress post-traumatique ressenti après une catastrophe naturelle — une inondation par exemple — ou la solastalgie, terme qui désigne la nostalgie douloureuse d’un paysage ou d’un environnement disparu, comme l’assèchement d’un lac ou la disparition d’une forêt.

Faute de consensus médical clair, ce mal-être passe encore largement sous les radars. « Lorsqu’il consulte un médecin ou un psychologue qui ne connaît pas le sujet, un écoanxieux a tendance à invisibiliser sa souffrance », explique Pierre-Éric Sutter. Dans les cas les plus sévères, cette détresse peut conduire à une hospitalisation psychiatrique. Les choses évoluent toutefois progressivement. De plus en plus de praticiens, comme Pierre-Éric Sutter, Alice Desbiolles ou Charlène Schmerber, se spécialisent dans la prise en charge de l’écoanxiété. Des groupes de parole ont également vu le jour, notamment à l’Académie du climat, au sein du réseau Makesense avec l’opération « Balance ton flip », ou encore dans l’association des Capitalistes anonymes. « Ces espaces permettent de réguler les émotions », souligne Pierre-Éric Sutter.

Pour les personnes concernées, l’essentiel est de ne pas rester seul avec ses inquiétudes. Parler de ses peurs peut déjà soulager. Le cofondateur de l’Observatoire de l’écoanxiété conseille également de passer à l’action. « Un patient, qui culpabilisait de ne rien faire pour la planète à part récupérer l’eau de sa douche, a réussi à réguler son écoanxiété en s’engageant dans un projet collectif sur l’économie de l’eau. »

Retrouvez l’interview de Pierre-Éric Sutter : « L’éco-anxiété touche 4,2 millions de Français ».