Pas d’images spectaculaires, pas d’animaux exotiques ni d’aventures au bout du monde, mais simplement une immersion patiente dans la forêt française. Rien ne semblait destiner Le Chant des forêts à devenir un immense succès en salles. Si ce n’est que, derrière ce décor familier, se joue aussi autre chose : le récit d’une transmission, incarnée par la présence du père et du fils de Vincent Munier, et une réflexion intime sur ce que l’on lègue de notre rapport au vivant. Pour Munier, après son premier César pour La Panthère des neiges en 2022, ce succès dit peut-être quelque chose de notre époque : par-delà les discours alarmistes, le besoin de ressentir à nouveau.

Avec le succès en salle et le César du meilleur film documentaire pour Le Chant des Forêts, vous avez changé d’échelle. Est-ce qu’il vous arrive de regretter la visibilité que ce succès vous apporte ?

Ça va, j’arrive à me protéger. En ce moment, c’est vrai que c’est un peu encombré : je continue d’accompagner le film en Europe. Mais je réalise aussi qu’il transporte quelque chose qui résonne chez les gens, à partir d’une histoire très personnelle. Ce n’est pas rien. Je vois bien que cela touche des publics très différents.

Est-ce qu’il y a aussi une forme de prudence face à ce qui peut arriver ensuite ?

J’ai toujours des idées. Mais il faut maintenant qu’il y ait du sens. Je n’ai pas envie d’être victime de ce succès et de me retrouver à enchaîner les projets. Je ne suis plus dans une logique de performance ni dans une volonté de prouver : il n’y a plus rien à prouver.

Votre travail photographique vous associe depuis longtemps aux territoires extrêmes, aux grands espaces du Nord, à l’Arctique notamment. Est-ce qu’après ce film plus intime, vous avez envie d’y retourner ?

L’Arctique me manque, mais à titre personnel. Si j’y retourne, qu’est-ce que je vais raconter ? Le réchauffement climatique ? On revient toujours aux mêmes sujets. On a tellement entendu de discours qu’on finit par banaliser tout cela. Sur le climat comme sur la biodiversité, j’ai parfois l’impression que cela ne touche plus les gens. Je peux le comprendre : pour un citoyen, il est très difficile de se sentir capable d’agir.

Alors qu’est-ce qu’il faudrait raconter ?

Quelque chose dans la continuité du Chant des forêts, centré sur des valeurs qui me paraissent importantes. Une forme de militantisme par la poésie, par les vibrations. Parce que les mots ont fini par perdre une partie de leur force. On a tout entendu, les plus beaux discours depuis très longtemps. Rachel Carson déjà, puis Romain Gary ont porté des paroles extrêmement fortes sur notre rapport au vivant. Et pourtant nous continuons. C’est ce qui me frappe : nous sommes une espèce assez étrange, capable de voir ce qui arrive et de continuer malgré tout. Alors, j’ai envie de chercher une autre manière de toucher, moins par le discours, davantage par l’expérience sensible.

C’est vrai, dans le film, vous n’imposez pas un message, ni ne culpabilisez le spectateur. C’est presque l’inverse des codes habituels du documentaire écologique ?

Oui. L’idée, c’était une immersion, une mise en condition. Je voulais que les gens aient le sentiment d’être à côté de nous, qu’ils s’investissent eux-mêmes dans ce qu’ils regardent. Pour cela, le film prend le temps, il assume ce rythme lent et contemplatif. L’enjeu, au fond, c’est de réveiller quelque chose : les sens, une part plus animale de nous-mêmes.

Je crois que c’est une voie que nous n’avons peut-être pas assez explorée. Pendant longtemps, le documentaire a surtout cherché à démontrer, à condamner, à expliquer. C’est nécessaire, bien sûr, mais nous avons trop laissé de côté le sensible, la beauté, la possibilité de ressentir avant de comprendre. Dans le film, il y a très peu de mots. Quelques phrases seulement, presque chuchotées. Ensuite, chacun reçoit cela à sa manière, selon son histoire.

Ce n’est pas évident de poursuivre dans cette direction pour un prochain projet. Bien sûr que les loups blancs me manquent (allusion à ses travaux photographiques consacrés notamment aux loups arctiques dans le Grand Nord, ndlr).Mais je réfléchis encore. Je ne sais pas quelle forme cela prendra.

Certains considèrent que les discours écologiques ont parfois été trop alarmistes et qu’ils ont fini par produire l’effet inverse. Partagez-vous ce constat ?

Je peux en tout cas le comprendre, surtout du point de vue d’un citoyen lambda. Quand on reçoit en permanence des messages qui nous minent, on finit par se sentir dépassé. La question, c’est : comment amener une écologie positive, des signaux positifs ? C’est à cela que je crois. Au collectif, à des actions qui produisent des résultats concrets.

Sur le climat, c’est très difficile parce que tout paraît immense. Sur la biodiversité, c’est plus accessible. Regardez simplement une rue : revégétaliser ce qui est trop minéral, ramener de la vie là où on l’avait enlevée. Nous avons été aveuglés par une crise de la sensibilité. Comme une forme d’adaptation à une certaine médiocrité : vivre dans des endroits où il n’y a presque plus de vie sans même s’en rendre compte. Et pourtant il existe tellement d’initiatives possibles, surtout localement et dans la joie. L’écologie ne peut pas être seulement une affaire de culpabilité ou d’impuissance. Planter des vergers, accompagner des paysans qui veulent changer de modèle, recréer du vivant… Ce sont des moments extraordinaires.

Tout ce qui peut réduire cette intensification, cette surexploitation des sols, pour ramener quelque chose de plus raisonnable, me paraît aller dans le bon sens. J’en veux au système agricole, à la FNSEA ou à d’autres acteurs qui continuent de raisonner à court terme et font comme s’il n’existait pas d’autres chemins. Ils ne sont pas simples à prendre, mais ils existent.

Vos films peuvent-ils être rapprochés d’œuvres référentes comme La Marche de l’empereur ou Le Grand Bleu ? Quelles ont été vos inspirations ?

J’ai en réalité très peu d’inspirations du côté du documentaire. J’ai davantage été nourri par des naturalistes, par Paul Géroudet et sa manière de parler des oiseaux, par la peinture, par la musique. C’est peut-être prétentieux de dire cela, mais j’avais souvent le sentiment qu’il manquait quelque chose : davantage de poésie et de sincérité. Dans le documentaire animalier, on a parfois raconté des choses fausses aux gens. Moi, j’ai voulu faire un film simple, très personnel, sans recette.

Est-ce que vous auriez pu faire Le Chant des forêts plus tôt dans votre parcours ou fallait-il passer par les films précédents pour arriver à cette forme plus personnelle ?

Ce sont des étapes et j’ai eu de la chance. Et j’ai aussi un défaut : je manque un peu d’ambition. Je n’avais pas la prétention de réaliser un film pour le cinéma, je ne m’en sentais pas capable. Les rencontres ont fait que La Panthère des neiges a été un premier pas et, de manière assez étonnante, le film a rencontré son public. Ensuite, j’ai eu envie de faire ce film-ci, qui compte beaucoup plus pour moi. Je n’aurais peut-être pas osé proposer un film comme Le Chant des forêtsdès le départ.

Pourquoi ?

Parce que ce film reste une tentative, une proposition, un brouillon au sens noble. Il n’est pas abouti : il garde ses fragilités. De toute façon, les films sont toujours faits de frustrations. On voit des choses, on ressent des choses qui ne sont parfois pas filmables. Si j’avais eu deux ans de montage au lieu de huit mois, je serais allé encore plus loin.  Je trouve le cinéma extrêmement frustrant parce qu’il reste toujours améliorable. Surtout lorsqu’on travaille avec la nature : il y a des œuvres d’art partout. L’art est dans la nature, pas seulement dans les musées. Sans rien enlever à la peinture, à la sculpture ou aux autres formes de création, je crois que nous avons parfois négligé cette dimension artistique du vivant et du sauvage.

Vous dites souvent préférer les images aux discours. Aujourd’hui, comment définissez-vous votre métier : réalisateur, photographe, auteur… ?

Mais j’aime les mots ! J’aime la littérature !  Alors, qu’est-ce que c’est, mon métier ? J’ai la sensation d’être un privilégié, par rapport à mon histoire, là où j’ai grandi, là où j’ai vécu. J’ai le sentiment que j’ai contracté une dette. J’ai envie d’être une passerelle entre ces mondes entre lesquels on a mis une frontière : la nature, la culture. Je dirais : un passeur de nature.