En 2020, vous aviez publié Océan plastique, enquête sur une pollution globale. Pourquoi ce
thème vous intéresse-t-il particulièrement ?
Au milieu des années 2010, j’ai été choquée par la photographie de Justin Hofman d’un
hippocampe qui baladait un coton tige et d’images d’ingestion de plastiques par des oiseaux.
C’était à l’occasion de la Journée de l’océan. A l’époque, on avait très peu d’informations sur le
sujet. J’ai commencé à réaliser des recherches pour comprendre. Mon éditeur historique, Actes
Sud, s’intéressait alors à Boyan Slat, le militant écologiste néerlandais qui voulait nettoyer les
océans avec son ONG The Ocean Cleanup. Des scientifiques, peu médiatisés, affirmaient que
c’était impossible et que de tels grands projets étaient inutiles, voire contre-productifs. J’ai donc
enquêté pour aboutir, trois ans plus tard, à cet état des lieux de la science.
Pourquoi revenir six ans après sur ce sujet ?
Jean-François Ghiglione, un des scientifiques chercheurs que j’ai rencontré pendant mon enquête,
avait très envie d’écrire un livre de vulgarisation scientifique. On avait tous l’impression que le
sujet patinait sur le plan médiatique et politique. Il a alors créé un collectif éphémère de
scientifiques, des économistes, des biologistes, des spécialistes des polymères, afin de synthétiser
les connaissances, les messages clés et les études de référence. Le collectif a produit un travail
considérable, plus de 300 pages de synthèse scientifique. Avec Jean-François Ghiglione, nous les
avons décortiquées, organisées. Et j’ai ensuite construit une narration. Chaque chapitre se conclue
sur les idées reçues et la deuxième partie du livre propose des solutions.
Quelles sont nos idées reçues sur les pollutions plastiques ?
Avec les plastiques, nous n’avons pas uniquement un problème de déchets. Et donc, nous ne
viendrons pas à bout de la pollution plastique juste en collectant, triant et recyclant. Nous avons,
avant tout, un problème de toxicité de la matière dès la sortie d’usine, voire avant. Cette matière
s’use, se fragmente en macro- et nanoplastiques qui contaminent massivement les écosystèmes et
les organismes vivants. A titre d’exemple, à chaque lavage de nos vêtements, des centaines de
milliers de fibres vont dans les eaux grises de nos machines à laver, qui ne sont pas toutes filtrées
par les stations d’épuration et qui finissent dans l’épandage des boues agricoles ou dans les
rivières. Il y a aussi la pollution chimique des additifs. Plus de 16 000 produits chimiques différents
sont utilisés dans les plastiques de notre quotidien. Toute cette pollution n’a rien à voir avec la
question de la gestion des déchets.
Et quelles sont les solutions ?
La solution primordiale qui fait consensus pour la grande majorité des scientifiques, c’est la
réduction de la production et de la consommation. Il faut réduire drastiquement les plastiques à
usage unique et rationaliser la question des emballages qui représentent la moitié de la
production mondiale de plastique. Mais pour certains usages, des biens ou des services, nous ne
pourrons pas nous passer des plastiques. Il faut travailler sur la réglementation au niveau de la
toxicité, aujourd’hui insuffisante. Et il faut éviter de déplacer les problèmes. Les solutions sont
structurelles, donc complexes. Pour y réfléchir, nous devons nous baser sur les limites planétaires
(ndlr, les seuils environnementaux à ne pas dépasser pour maintenir les conditions qui ont permis
le développement des sociétés humaines).
A qui est destiné ce livre ?
Ce n’est pas un livre pour réduire ses déchets à la maison. C’est un plaidoyer à l’échelle nationale
et internationale dans le cadre de la négociation actuelle du traité mondial contre la pollution
plastique. Une des idées majeures du livre, c’est que le problème du plastique est systémique. Il va
au-delà de la responsabilité individuelle. La participation de tous est importante, certes. Mais la
démarche politique pour inciter et accompagner les changements structurels nécessaires reste
majeure. Sans elle, on ne mettra pas en œuvre des moyens efficaces dans un souci de justice
sociale et environnementale.
Y a-t-il un lien entre la pollution et la permaculture, sur laquelle vous avez aussi écrit ?
Oui, et je suis ravie que vous abordiez ce point. Car cette discipline, en plus de mon enquête, m’a
permis de comprendre les phénomènes systémiques. Bill Mollisson et David Holmgren, les
inventeurs du concept de permaculture, ont proposé de s’inspirer de tout ce qui existe à la fois
comme pratiques et comme approches philosophiques du monde pour pouvoir penser autrement
l’activité humaine au sein de nos sociétés et des écosystèmes naturels. Prendre soin de la terre,
prendre soin des hommes et partager équitablement. La permaculture est un cadre conceptuel
adossé à une éthique forte.
N’êtes-vous pas lassée de répéter les mêmes choses ?
Non. Le plastique est un point de départ. Il permet de parler du cycle de l’eau, de la biodiversité,
mais aussi de notre histoire, de nos représentations, de la société, des rapports de domination,
etc. Personnellement, je ne peux pas rester dans une position attentiste, ni être fataliste. Me
mettre en mouvement m’aide à vivre.



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