Ce dimanche du mois de mai, le soleil joue à cache-cache avec les nuages et un vent froid souffle sur la plage de Kermor au Tour-du-Parc. Comme souvent en Bretagne, on porte la doudoune tout en mettant de la crème solaire. Mais la trentaine de bénévoles réunis en cet après-midi ne sont pas venus pour prendre le soleil. Armés de grands sacs poubelle, de gants de jardinage et de pinces à déchets, ils s’apprêtent à arpenter le littoral à l’affût du moindre détritus, des microparticules de plastique aux palettes de bois échouées sur le rivage. La plupart des participants sont des retraités qui habitent la presqu’île. Certains se mobilisent déjà pour des ramassages sur la plage de leur propre commune.

Ce jour-là, le ramassage de déchets est organisé par Les Mains dans le sable, une association morbihannaise créée en 2014 près d’Auray et qui a, depuis, essaimé à Lorient et à Vannes. Les bénévoles de l’association donnent les consignes. « Tout déchet de provenance humaine doit être ramassé, explique Baptiste, casquette bien calée sur la tête. Bois avec des clous, plastique, verre, métal et mégots de cigarette. On ne s’approche pas des enrochements où nichent actuellement les hirondelles de mer. » Dans un grand cageot, Baptiste nous montre les déchets qu’on trouve communément sur la plage, pour nous aider à les identifier. Il met en aussi garde contre les « pièges », comme ces œufs de raie, totalement naturels, qu'il ne faudrait pas prendre pour du plastique noir.

Pêche aux déchets… et aux données

C’est parti ! Les petits groupes s’élancent de chaque côté de la plage en scrutant le sol. « C’est la première fois que nous venons, raconte une jeune retraitée accompagnée par son mari. Nous avons vu cette sortie dans le journal et on s’est dit que c’était une bonne façon de passer son dimanche après-midi. » Pas besoin d’aller loin pour trouver son premier butin : fils de pêche, morceaux de casiers ostréicoles, bouchons de bouteilles… la récolte est immédiate. Mais observer le sol permet aussi de trouver de jolis coquillages, de voir des algues aux formes improbables, d’apercevoir des crabes se cacher sous un rocher. La plage est magnifique et la quantité de déchets qu’on y trouve fait mal au cœur.

« Certaines municipalités n’aiment pas qu’on vienne faire des opérations sur leur plage, déplore Kaìn, bénévole de l’association. Car cela prouve que leur plage est polluée. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que tout le littoral est pollué, que notre consommation de plastique est trop importante et que les déchets viennent du monde entier. » D’où l’un des messages assénés par l’association : « La meilleure façon d’éviter les déchets, c’est de ne pas en produire ».

Après deux heures à arpenter la plage et à farfouiller dans la laisse de mer à la recherche du plus petit bout de plastique, les participants se dirigent vers la pesée, leurs sacs à la main. Au total, 81 kg de déchets ont été ramassés : 40 kg de bois dont une palette entière, 28 kg de déchets non valorisables (parmi lesquels 15 bouteilles en plastique et 69 mégots), dont 18 kg liés aux activités côtières (pêche, ostréiculture, plaisance…), 6 kg de gravats, 2 kg de verre et 2 kg de textile. Toutes ces informations sont remontées à la Surfrider Foundation, mouvement international de protection de l’océan, pour son programme Retrace !, qui collecte les données sur les déchets maritimes. 

Prise de conscience

81 kg de déchets… C’est bien peu, mais c’est déjà beaucoup. Car si quelques bénévoles pleins de bonne volonté ne résoudront pas à eux seuls le problème de la pollution maritime, les associations impliquées sont unanimes : ces ramassages sont utiles à bien des égards, et notamment pour la sensibilisation. « Ces collectes jouent un rôle éducatif majeur, explique-t-on chez Surfrider. Elles sont d’excellents moyens de prise de conscience collective et elles encouragent des changements de comportement en faveur de l’environnement chez les participants. » Chaque année, huit millions de tonnes de plastique en moyenne sont déversées dans les océans de la planète. Un chiffre en constante augmentation. À son échelle, Les Mains dans le Sable a récolté 70 tonnes de déchets sur les plages morbihannaises depuis 2014. On voit qu’on est loin du compte.

En 2025, Surfrider a recensé dix sortes de déchets prédominants sur les côtes européennes : les mégots, les filets de pêche, les fragments de plastique, les capsules en métal, les sacs plastique, les emballages de snack, le polystyrène… soit 70 % de déchets à usage unique. « C’est une façon de prendre conscience de ce problème majeur de la gestion des déchets, affirme Guillaume Durand, coordinateur des Mains dans le Sable. L’objectif n’est pas de dénoncer le système mais de pointer la gravité du problème pour trouver des solutions. » Réduire les déchets, sensibiliser les professionnels de la pêche et de la conchyliculture, éviter les produits à usage unique sont autant de pistes à suivre.

Les remèdes à la pollution des océans découleront également des études et des données collectées au cours de tous ces ramassages. Grâce à l’analyse d’informations précises et incontestables, les associations peuvent interpeller les pouvoirs publics et les entreprises pour agir. « Les données collectées sont indispensables pour pousser les décideurs et les industriels à agir au plus haut niveau, confirme-t-on chez Surfrider. Nos lobbyistes s’appuient sur ces preuves scientifiques sûres afin d’alimenter leurs plaidoyers. »

Retrouvez toutes les collectes sur le site de Surfrider :
retrace.surfrider.eu/carte-interactive