Selon les dernières données de Météo France, le pays s’est réchauffé d’environ +2,1 °C en un siècle, l’essentiel de cette augmentation ayant eu lieu au cours des quarante dernières années. Les cycles météorologiques semblent également se dérégler : étés caniculaires, hivers plus doux, gels tardifs, pluies intenses, inondations ou pénuries d’eau se succèdent désormais à un rythme inédit.
Ces bouleversements ont des conséquences directes sur l’agriculture. Entre les maraîchers de Loire-Atlantique qui voient pourrir leurs plants après les fortes pluies de cet hiver et les arboriculteurs des Pyrénées-Orientales dont les pêchers meurent et les rendements s’effondrent après trois années de sécheresse, beaucoup se retrouvent contraints de repenser leurs pratiques.
Un sondage Ipsos a mis en lumière l’ampleur du phénomène. En 2025, 93 % des agriculteurs français déclaraient subir de plein fouet les dérèglements climatiques (1). Un rapport de l’Insee publié la même année indique que les arboriculteurs ont perdu plus de 30 % de leurs récoltes entre 2024 et 2025, tandis que 20 000 hectares de terres agricoles sont abandonnés chaque année face à l’aridité croissante. Pour nombre d’exploitants, la question n’est donc plus de savoir si le climat change, mais comment s’y adapter.
L’une des pistes consiste à diversifier les cultures et introduire des espèces plus aptes à résister aux nouvelles conditions climatiques. « Nous ne sommes qu’au début d’une nouvelle ère et il faudra encore une bonne quinzaine d’années avant de voir nos paysages se transformer véritablement. Mais une mutation est amorcée », souligne Florian Josselin, responsable innovation de la Coopérative des Maraîchers d’Armor qui réunit plus de quatre cents exploitants dans ce territoire de Bretagne à la qualité des sols reconnues.

Kiwi, l’exemple de référence
L’idée d’introduire de nouvelles espèces n’est pas totalement nouvelle. L’exemple du kiwi montre qu’une culture étrangère peut, avec le temps, s’enraciner durablement dans les paysages agricoles français. Dès 1965, des agriculteurs des Landes décident d’expérimenter ce fruit originaire de Chine, dont la Nouvelle-Zélande s’est fait une spécialité. Les sols alluviaux de la région et la proximité de l’océan apportent l’humidité nécessaire à son développement. L’essai se révèle concluant et la culture s’étend progressivement à d’autres territoires : Occitanie, Bretagne, vallée de la Loire, Corse et Auvergne-Rhône-Alpes. En 2024, la production française atteint 51 000 tonnes de kiwis. Le kiwi français est une véritable réussite, en adéquation avec les impératifs de notre temps : production locale et réduction du coût carbone de notre alimentation.
Dans son sillage, d’autres fruits venus d’ailleurs ont commencé à attirer l’attention des producteurs. Dans les Pyrénées-Orientales (66), où la sécheresse sévit plus qu’ailleurs, la diversification est déjà bien engagée. « Les Pyrénées-Orientales expérimentent depuis quelques années les grenades, les kakis, les amandes mais aussi de nouveaux agrumes, les avocats, la pistache, l’ananas… Cette diversification est salutaire même s’il faut encore trouver les débouchés, comme pour la grenade, et attendre quelques années avant de rentrer en pleine production comme pour les pistaches », explique Eric Hostalnou, responsable du service Fruits et légumes de la Chambre d’agriculture du département.
De la pistache en Saône-et-Loire
Parmi ces cultures émergentes, le pistachier attire particulièrement l’attention. « Il faut en moyenne sept ans avant de pouvoir récolter ce fruit originaire des plateaux d’Iran ou d’Afghanistan. Le pistachier supporte très bien les fortes températures, n’est pas gourmand en eau, a besoin du vent pour la pollinisation et s’accommode du froid. 650 hectares sont aujourd’hui plantés dans tout le Sud », explique Benoît Dufaÿ, coordinateur technique du syndicat France Pistache.
Autour de Saint-Paul-de-Fenouillet, sur des terres arides longtemps délaissées, les plantations se multiplient. « Le pistachier répond à la problématique du gel tardif car son bourgeon est enveloppé d’une résine qui le protège du froid. Dans les Pyrénées-Orientales, 70 agriculteurs se sont lancés. Les débouchés ? Une pistache de qualité pour approvisionner le secteur culinaire. Nous espérons la vendre une trentaine d’euros le kilo », poursuit Myriam Levallois, directrice de l’association Aparm (Avenir Production Agricoles Résilientes Méditerranéennes).
Si cette culture revient naturellement sur le pourtour méditerranéen, elle commence également à apparaître plus au nord. En Saône-et-Loire, Vincent Moinecourt a tenté l’aventure. « Mon petit coin de France s’est clairement asséché. En 2024, j’ai décidé de planter 70 pistachiers. Ma terre est drainante et les arbres ont bien pris racine. Je pense que le bon débouché, en plus de la cosmétique, sera l’huile. Elle se vend actuellement 100 euros le litre ! » L’expérimentation de Vincent Moinecourt est regardée de près. Elle prouverait que le réchauffement climatique peut être exploité positivement dans certaines régions, en fonction des sols, de la présence d’eau, « car chaque exploitation a ses particularités », rappelle l’intéressé. Il insiste également sur l’indispensable développement de filières solides.
Le prix de l’huile de pistache montre que la diversification peut représenter une voie d’avenir. Selon le Haut Conseil pour le Climat et l’Inrae, l’adaptation du système agricole passera par une transformation progressive des productions, incluant la sélection de variétés plus résistantes à la chaleur et à la sécheresse ainsi que l’évolution des systèmes de culture et des filières alimentaires. Cela doit réduire à terme les risques climatiques à l’impact économique dangereux pour le secteur (2).

La vanille bretonne
À côté de ces initiatives prometteuses, d’autres expérimentations voient le jour. Dans les Côtes-d’Armor, trois agriculteurs ont planté 1 000 pieds de vanille sous serre en 2020. « Nous avons dû tout apprendre. Cela est nécessaire pour notre diversification mais aussi pour celle de La Réunion qui a perdu 80 % de ses volumes de production en dix ans à cause du dérèglement climatique », souligne Pierre Guyomar, paysan installé à Camlez, près de Paimpol, et dorénavant à la tête de la section « Vanille » de la marque Prince de Bretagne, qui structure cette nouvelle production.
Dans les Pyrénées-Orientales, certains pionniers explorent depuis plus longtemps les possibilités offertes par le climat méditerranéen. Près de Perpignan, Frédéric Morlot, fondateur des Arts Verts, cultive depuis plus de dix ans – sous serres froides (c’est-à-dire non chauffées artificiellement) et en agriculture biologique – des bananes, des mangues, des fruits de la passion ou encore des papayes. La chaleur du soleil catalan et les hivers de plus en plus doux conviennent à ces espèces tropicales.
Cette douceur hivernale a cependant ses limites. Les floraisons précoces peuvent être brutalement interrompues par des gels de printemps, ce qui rend certaines cultures délicates, comme celle de l’avocat. « Face à tous ces paramètres, nous misons aujourd’hui sur les agrumes et plus particulièrement les clémentiniers, le citron caviar ou encore le yuzu dont la demande explose, explique Alain Margalet, installé à Ille-sur-Têt et qui expérimente de nouvelles cultures et des solutions d’adaptation au changement climatique, comme l’installation d’ombrières photovoltaïques. J’ai fait le choix de mettre mes 5 hectares de clémentiniers et orangers sous des ombrières photovoltaïques pour les protéger à la fois du soleil et de la grêle tout en produisant de l’énergie. »
Mais ces pionniers ne sont finalement pas si différents de ceux qui, autrefois, ont rapporté tomates, fraises, poivrons et pommes de terre de leurs lointains voyages. Aujourd’hui, fruits exotiques et fruits à coque pourraient bien, à leur tour, s’enraciner durablement dans les paysages cultivés français. À condition de rester attentif aux aléas climatiques, notamment au gel, et à l’apparition de nouveaux parasites, cette diversification peut offrir un scénario gagnant-gagnant pour les agriculteurs comme pour les consommateurs.



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