Elles sont trois. Trois éoliennes hautes de 186 mètres qui pointent désormais leurs pales au large de Leucate et du Barcarès. Entre Hérault et Pyrénées-Orientales, au-dessus des eaux méditerranéennes, une nouvelle solution énergétique commence à émerger : celle de l’éolien flottant. Cette ferme pilote Éoliennes flottantes du golfe du Lion (EFGL) vient de procéder à ses premières injections d’électricité dans le réseau français. En toile de fond : décarbonation, réindustrialisation et réduction de la dépendance aux énergies fossiles.

En 2022, un Pacte pour l’éolien en mer a été signé entre les représentants de la filière et l’État, déterminant la trajectoire de développement à moyen et long terme. L’État a affirmé son engagement pour un déploiement ambitieux de l’éolien en mer : atteindre 18 GW à l’horizon 2035 et 40 GW en 2050, dont les deux tiers seront produits par du flottant. De son côté, la filière s’est engagée à quadrupler le nombre d’emplois directs et indirects d’ici 2035 pour atteindre les 20 000 emplois et engager plus de 40 milliards d’euros d’investissement d’ici 2037.

Pour y parvenir, l’éolien flottant apparaît comme une opportunité industrielle et énergétique majeure. L’éolien posé ne suffira pas. « Le potentiel pour la France est deux fois plus élevé avec le flottant que le posé. Nos fonds marins sont trop profonds. Le flottant est bien plus adapté », explique Vincent Guénard, ingénieur spécialisé dans l’éolien à l’Ademe. Si la France possède la deuxième plus grande façade maritime d’Europe, elle dispose aussi d’un solide savoir-faire dans la fabrication de pales, de nacelles et de mâts. De Saint-Nazaire à Fos-sur-Mer, les ports se modernisent pour accueillir et assembler ces géants des mers. L’éolien flottant représente désormais un pari industriel sur lequel la France veut se positionner rapidement.

Éloignées des côtes et moins visibles

Là où les éoliennes offshore classiques reposent sur des fondations solidement fixées dans le fond marin (jusqu’à 50 à 60 mètres de profondeur), les flottantes sont installées sur des plateformes, reliées au fond marin par plusieurs lignes d’ancrage (chaînes, câbles en acier ou fibres synthétiques) pouvant plonger potentiellement jusqu’à 1 000 mètres de profondeur. Aussi les éoliennes peuvent-elles être installées plus facilement à distance du littoral. Et plus on s’éloigne des côtes, plus les vents gagnent en régularité et en puissance. Les parcs flottants peuvent ainsi atteindre des facteurs de charge proches de 50 %, presque le double de nombreux parcs terrestres. Elles restent également moins visibles depuis les côtes. « Un périmètre de sécurité de 1 km autour des éoliennes est par ailleurs imposé pour gérer les conflits d’usage. Si cela empêche la navigation, cela permet en revanche le développement d’une belle biodiversité », explique Vincent Guénard.

Fermes pilotes et premiers succès

S’appuyant sur ces atouts, la France s’est lancée dans l’aventure en autorisant plusieurs sites en Méditerranée. Ainsi de la ferme pilote EFGL. « Mise en service en mai dernier et développée par Ocean Winds et la Banque des territoires, elle est installée au large de Leucate et du Barcarès, explique Dominique Moniot, responsable du développement pour Ocean Winds en France. Depuis le printemps, elle injecte dans le réseau 30 MW. Une puissance permettant d’alimenter une ville de 50 000 habitants, soit la taille de Narbonne. »

Dans son sillage, Eolmed, entre Gruissan et Port-la-Nouvelle, vient lui aussi de raccorder ses éoliennes au réseau exploité par RTE. « Ces fermes pilotes ont pour mission de valider la fiabilité du modèle et d'expérimenter les différentes technologies de flotteurs, originalité sur laquelle repose toute la technologie. Fruits de collaborations entre pays européens, les neuf éoliennes placent aujourd’hui la France en pole position. Notre pays a une belle carte à jouer, des entreprises de pointe et des infrastructures à la hauteur des enjeux », poursuit Dominique Moniot.

Fort du succès de ces phases de test, le gouvernement souhaite accélérer. Différentes zones ont été identifiées pour faire entrer la filière dans une phase commerciale. Deux projets ont déjà été attribués : l’un mené par Ocean Winds, au large de Gruissan et d’Agde, l’autre confié à EDF, près de Fos-sur-Mer, pour une capacité de 250 MW chacun, soit la consommation électrique de 450 000 à 500 000 habitants. D’ici 2027, cinq autres projets pourraient voir le jour en Méditerranée et sur la façade atlantique, notamment au large de Groix, Belle-Île-en-Mer et Roscoff.

Le futur parc développé par Ocean Winds au large de Gruissan et d’Agde doit marquer une nouvelle étape pour la filière française. « Notre projet d’un coût d’environ 1 milliard d’euros est prévu pour une mise en service à l’horizon 2032. Une quinzaine d’éoliennes flottantes hautes de 300 mètres en bout de pales seront installées à 30 km des côtes. La technologie ne cesse de progresser. Plus les éoliennes sont hautes et plus elles sont puissantes. On a alors besoin d’en installer moins », explique Dominique Moniot.

Un impact environnemental sous surveillance

L’impact environnemental reste l’un des points les plus surveillés. Bruit sous-marin, oiseaux migrateurs, mammifères marins, perturbation des fonds : chaque phase d’installation fait désormais l’objet de suivis spécifiques. Pour protéger les oiseaux et les chauves-souris, des détecteurs et des radars ont notamment été installés afin de ralentir les rotors lors des pics migratoires. Des relevés de bruit et de vibrations sont également effectués pendant les phases d’ancrage, particulièrement sensibles pour la faune marine. Sur les étangs de Leucate et du Barcarès, des zones de nidification ont aussi été aménagées pour les puffins des Baléares. « Toutes ces mesures sont là pour prévenir, compenser, protéger l’environnement des éventuels impacts des éoliennes », souligne Vincent Guénard.

La France cherche désormais à prendre sa place sur un marché mondial encore émergent. Si la Chine accélère fortement, plusieurs projets américains traversent aujourd’hui une période d’incertitude politique et économique suite aux prises de position anti-éoliennes de Donald Trump. Reste aussi la question des coûts : le flottant demeure plus cher que l’éolien posé, même si la filière espère réduire rapidement les coûts grâce à l’industrialisation et à la multiplication des initiatives. 

Le secteur espère désormais changer d’échelle. « Quand on sait que notre consommation actuelle pour tout le territoire est de 450 TW par an, on comprend l’importance que va prendre l’éolien flottant. La décarbonation est en marche. Il en va de notre souveraineté énergétique », soutient Vincent Guénard. À horizon 2050, l’éolien flottant pourrait produire jusqu’à 120 TWh par an, soit près d’un quart de la consommation électrique actuelle de la France – l’équivalent de la production annuelle d’une douzaine de réacteurs nucléaires français.