Dans les réserves naturelles indiennes, les frontières restent poreuses entre le monde humain et le monde animal : les tigres traversent les champs, les éléphants s’approchent des habitations, les léopards rôdent autour des villages. Cette cohabitation fragile entre humains et animaux sauvages est le sujet de prédilection de Krithi Karanth, 47 ans, biologiste de la conservation. « Les grands animaux ont besoin d’espace. Or, les humains occupent désormais presque tout », pointe-t-elle.
Pour cette spécialiste mondialement reconnue, qui vient de recevoir le titre envié d’Explorateur de l’année Rolex National Geographic (1), l’Inde conserve pourtant une capacité de coexistence exceptionnelle et « davantage de tolérance envers la faune sauvage que beaucoup d’autres régions du monde ». Elle attribue cette singularité autant à l’histoire culturelle qu’aux traditions spirituelles du pays. Hindouisme, religions animistes et rapport au vivant nourrissent encore une forme d’acceptation des animaux sauvages, même lorsqu’ils provoquent des dégâts. « Les gens les considèrent souvent comme des êtres puissants avec lesquels ils partagent le territoire depuis longtemps », explique-t-elle. Mais cette tolérance reste fragile : « Quand une famille possède très peu de terres et que les cultures sont détruites à répétition, la patience finit par s’épuiser. » En 2015, elle a donc créé Wild Seve, un numéro d’assistance gratuit où demander un dédommagement pour les pertes causées par la faune.
À Bangalore, où elle dirige le Centre d’études sur la faune, Krithi Karanth développe des programmes mêlant recherche scientifique, accompagnement des populations locales et éducation des enfants vivant près des parcs naturels. Son projet Wild Shaale sensibilise des milliers d’élèves à la protection du vivant. « Si les enfants indiens présentent déjà un fort niveau d’empathie envers la nature, celui-ci doit cependant être entretenu tout au long de la vie. Cela suppose de travailler avec les communautés locales, construire de la confiance et prendre du temps », souligne-t-elle.
Cette approche de terrain lui permet aussi d’observer l’évolution du trafic d’espèces sauvages. Pangolins, loutres, hiboux ou reptiles alimentent désormais des circuits mondiaux facilités par internet et les réseaux sociaux. « Aujourd’hui, le braconnage est probablement pire qu’il ne l’a jamais été », alerte-t-elle. Or, protéger la biodiversité ne consiste plus seulement à sauver quelques espèces emblématiques, mais à inventer une coexistence durable entre tous les êtres vivant dans ce monde toujours plus peuplé.



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