Ils dérivent, coulent, s’accrochent aux reliefs, recouvrent parfois des prairies sous-marines ou des récifs. Ces filets de pêche perdus, arrachés lors d’incidents en mer ou rompus par les hélices de plaisanciers inattentifs ne cessent de piéger et tuer la faune marine. « Ils peuvent aussi arracher des récifs coralligènes, des herbiers de posidonies, de la roche profonde, rappelle Sandrine Ruitton, enseignante-chercheuse en écologie marine. C’est l’« effet cascade » de la pêche fantôme.

Les signalements parviennent parfois à DéFi-Méd, à Cannes, via un pêcheur après la perte accidentelle de son filet, des plongeurs ou des prospections menées sur des zones de pêche. L’équipe intervient là où l’impact potentiel pourrait être le plus nuisible. « Nous privilégions toujours les zones d’habitats sensibles », explique Damien Eloire, cofondateur de NaturDive qui porte cette initiative de dépollution et peut déployer en urgence des plongeurs professionnels équipés de scooters sous-marins et de parachutes de levage pour le retrait des filets. Mais souvent, la nappe de nylon a déjà dégradé le fond. Damien Eloire évoque ce filet de plus de 100 mètres, signalé en 2022 : « Nous avons été choqués de voir l’impact qu’il avait eu en un an. » Un filet fantôme qui recouvre une zone provoque une destruction lente, silencieuse, capable d’anéantir un écosystème entier.

En 2025, DéFi-Méd a restauré 3 170 m² de fonds marins, principalement dans des Aires Marines Protégées (AMP) pouvant inclure des impacts liés aux filets fantômes. Mais une fois ces filets sortis de l’eau, un autre défi apparaît. « La dégradation subie ne permet pas toujours de valoriser la matière », déplore-t-on à DéFi-Méd. Trop abîmés par le sel, les UV et les courants, la plupart des filets finissent incinérés.

Fil de polyamide recyclé

Pourtant, dans un hangar près de Sète, une autre trajectoire s’invente. Marine Olacia, fondatrice de SAO Textile, dirige la seule initiative française capable de transformer ces filets en fibre neuve, après la fermeture de l’historique Fil & Fab en septembre dernier. Les engins de pêche qui arrivent chez SAO sont triés, débarrassés de leurs plombs et autres flotteurs, puis coupés et chauffés avant d’être « extrudés en un fil continu, 100 % recyclé ». Une renaissance inattendue pour un déchet marin. « Je veux participer à la relocalisation industrielle de la France », affirme fièrement Marine Olacia. Le fil devenu polyamide recyclé peut ensuite se transformer en textile, chaussure, bagagerie, voire en matériau médical. Depuis 2023, l’entreprise a déjà récolté 150 tonnes de filets – chiffre à rapprocher des 1 000 tonnes annuelles, en moyenne, qui finissent en déchetterie. Ce n’est que « le sommet de l’iceberg », car à 1 000 mètres de fond, « dans les canyons sous-marins, ou sur des fonds sableux, d’autres filets dorment encore », nuance Sandrine Ruitton. Et il est, pour le moment, impossible techniquement d’aller les récupérer. Heureusement, non loin de la surface, chaque filet retiré, chaque fibre recréée, est une respiration rendue à la mer et la preuve qu’un piège mortel peut renaître en matériau utile.