Pour réaliser Demain (2015), vous avez parcouru le monde à la rencontre de celles et ceux qui inventent des solutions à la crise climatique. Une décennie plus tard, cette crise s’est aggravée. Tout cela n’aura donc servi à rien ?

C’est assez désespérant. Il y a dix ans, trois limites planétaires sur neuf étaient dépassées. Aujourd’hui, nous en sommes à sept. Antonio Guterres (le secrétaire général des Nations Unies, ndlr)  vient une nouvelle fois d’avertir que l’on déstabilise le climat au-delà de toutes limites acceptables. Le seuil de +1,5 degré de réchauffement planétaire que nous ne devions pas franchir en 2100 le sera entre 2027 et 2030. Le risque est fort que l’on dépasse 2 degrés entre 2040 et 2050, et le plastique a envahi les océans et nos corps. 

Voyez-vous des motifs de ne pas désespérer ?

Paradoxalement, en termes de compréhension des enjeux, les choses ont progressé. Localement, certaines choses s’améliorent. A Paris, par exemple, la pollution de l’air et le nombre de voitures ont été divisés par deux en dix ans alors que le nombre de cyclistes a bondi de près de 300 % ! C’est une tendance à l’œuvre dans beaucoup de villes mais, pour autant, il n’y pas de remise en cause fondamentale du modèle actuel de société. 

Pourquoi, selon vous, le mouvement climat né au moment de la sortie de Demain est-il retombé ?

Il y a un très net recul des mobilisations citoyennes depuis le Covid parce qu’elles n’ont pas eu les résultats escomptés et qu’elles ont été victimes du backslash écologique. Dans un ouvrage passionnant, une quarantaine de chercheurs ont montré que les industries fossiles, chimiques, agroalimentaires, ont organisé la contre-offensive. Cela au nom de ce que ces chercheurs analysent comme un capitalisme radicalisé devenu incompatible avec une société plus écologique, voire avec une société plus démocratique (1). Des intérêts puissants concentrent de plus en plus de richesses et de pouvoir avec la possibilité, grâce aux réseaux sociaux et aux algorithmes, d’orienter l’opinion. C’est ce que Giuliano Da Empoli décrit dans L’Heure des prédateurs et avant lui Yuval Noah Harari dans Homo Deus.  

Dans un tel contexte, que peuvent faire les citoyens désireux de participer à leur échelle à la protection de la planète et des écosystèmes ? 

La question écologique est systémique, mondiale, c’est une question de civilisation. Je pense que se mobiliser à son échelle n’est donc pas suffisant. Se contenter de cela peut créer du découragement. A quoi bon faire quelque chose dans mon coin si Américains et Chinois continuent de réchauffer la planète ? Demander aux gens d’aller vers le zéro plastique dans un monde tout entier organisé autour du plastique, cela ne marche pas. Il y a donc, selon moi, un double mouvement à opérer. Il faut, d’une part, bâtir de nouveaux récits pour faire émerger d’autres futurs possibles au travers de films, de romans, de discours politiques, d’initiatives locales et, d’autre part, organiser des rapports de force afin de contraindre ceux qui concentrent les richesses et le pouvoir à les lâcher.

Pourtant, dans Demain, vous faisiez l’apologie de solutions au plus près du terrain comme les fermes urbaines, les monnaies locales ou les énergie vertes citoyennes. Ces solutions sont-elles toujours pertinentes ? 

Oui, toutes ces solutions restent valables et d’une grande portée. Dans la ferme que nous avons filmée au Bec-Hellouin en Normandie, il est passionnant de voir que sans pétrole, sans pesticide, ils sont capables de produire autant sur 1000 m2 que le font des maraîchers classiques sur un hectare en utilisant la mécanisation, des pesticides et des engrais chimiques. On est là sur une activité économique rentable qui, en plus, ne se contente pas de moins polluer mais est régénératrice pour les sols et les écosystèmes.

Ce type de solutions peut-il être mis en œuvre dans des quartiers défavorisés où prime la question sociale ?

C’est tout le travail de l’association Banlieues Climat. Dès que l’on donne l’occasion aux gens qui vivent dans les quartiers populaires de s’interroger sur la question climatique, non seulement ils ont un avis mais ils participent avec élan à des projets permettant de mieux résister aux canicules en plantant des arbres, de débitumer les sols pour éviter les inondations, de lutter contre la pollution de l’air, de l’eau, etc. C’est en partant des réalités et des besoins concrets des populations que l’on donne du sens à l’action écologique. Et c’est gratifiant car on en voit les résultats.

Est-ce le message de votre prochain film Démocratie maintenant ! ?

Ce film montre des processus de démocratie délibérative, de démocratie plus directe. Il faut redonner aux citoyens le pouvoir d’élaborer des décisions politiques qui auront un impact sur leur vie. Nous avons, par exemple, suivi une assemblée de jeunes entre 18 et 29 ans missionnés par la Commission pour trouver des solutions au déclin des polinisateurs en Europe. Ils sont parvenus à un plan extraordinairement ambitieux. Ils ont notamment voté à 95 % pour la réduction des pesticides de 50 % d’ici 2030 et de 90 % d’ici 2040.  Le décalage est total avec ce que proposent les pays membres de l’Union européenne. Nous avons interrogé l’équipe d’animation, Missions publiques, qui a accompagné en France la Convention citoyenne sur le climat et entre 2000 et 3000 assemblées délibératives dans plus de 120 pays. Elle nous a expliqué que, lorsque vous donnez la possibilité aux gens de se saisir d’un problème avec l’aide d’experts et de scientifiques, leurs orientations vont dans la quasi-totalité des cas plus loin que celles des élus et toujours dans le sens de l’intérêt général. Les gens s’investissent dès lors qu’ils s’inscrivent dans un cadre où ils ont le sentiment qu’ils vont servir à quelque chose.

Quel regard portez-vous sur les efforts des entreprises pour décarboner leurs activités et atteindre la neutralité carbone en 2050 ?

L’entrepreneuriat est central dans une société. Ce sont souvent les entrepreneurs qui innovent et inventent de nouveaux horizons. Que des entreprises s’engagent dans cette direction est non seulement logique mais infiniment nécessaire parce que les évolutions sont plus rapides dans le champ économique que dans le champ politique. La difficulté est de passer d’initiatives pionnières à quelque chose de systémique. Or, pour le moment, les entreprises jouent au Monopoly, elles s’inscrivent dans un marché et des règles du jeu qui limitent leurs efforts.

En quel sens ?

Je vous donne un exemple. La Poste fait le maximum pour décarboner ses expéditions de colis. Elle diminue le nombre de camions sur les routes, utilise autant que possible des véhicules électriques, installe des panneaux solaires sur ses centres de tri et fait le dernier kilomètre à vélo. Ainsi, elle a diminué l’intensité carbone de chaque colis mais, dans le même temps, le nombre de colis a doublé, donc ses émissions de gaz à effet de serre continuent à augmenter. C’est absurde. Tant que l’indicateur principal restera la croissance, on n’y arrivera pas. On accuse souvent les écologistes d’être des idéologues.  Mais les idéologues sont ceux qui refusent de voir qu’une croissance infinie dans un monde fini est impossible. Ce sont ceux qui ont fait de la croissance une religion. Penser que l’on peut totalement découpler la croissance économique de la consommation, de toujours plus de ressources et d’énergie ne résiste pas à l’épreuve des faits. C’est une chimère.