CHRISTIAN GROLLIER – Economiste de l’environnement, cofondateur de la Toulouse School of Economics
Pensez-vous qu’aujourd’hui la transition écologique représente une contrainte ou une opportunité économique ?
Vaste question ! Cela va dépendre des secteurs et des entreprises. Certaines sont face à un réel problème. La transition vers de l’acier décarboné va coûter très cher. Pour la sidérurgie se pose donc une réelle question de profitabilité face aux investissements nécessaires pour tendre vers le zéro carbone. D’autres secteurs qui sont par nature moins carbonés vont tirer leur épingle du jeu. Mais, globalement, je pense qu’on ne peut rendre profitable la transition énergétique que si l’État met en place des mécanismes qui rentabilisent les actions environnementales désirables. C’est ce que j’essaie de démontrer dans mon dernier livre qui vient de paraître.
La question paraît simple mais elle est complexe et dépend directement des politiques climatiques mises en œuvre, et de leur acceptation par les populations. Par exemple, les Français se disent mobilisés pour le climat (enquête Ipsos pour RTE, 2023). Mais alors que la voiture individuelle est un point noir dans nos efforts de décarbonation, l’abandon d’un certain nombre de déplacements n’est pas une option pour les trois quarts des propriétaires de voiture. Et la science a démontré que le volontarisme de certains risque de se réduire face à l’inaction des autres. Pourquoi fournir un effort si les autres n’en font pas ? Sur le passage à l’acte, il a aussi été démontré que les jeunes, bien que sensibles aux problèmes climatiques, trient moins leurs déchets, éteignent moins leurs appareils électroniques (baromètre Crédoc, 2019). L’Homo œconomicus n’a pas fait grand-chose pour décarboner son mode de vie. Il faut être réaliste.
Les actions collectives seraient en repli. Partagez-vous cet avis ?
Si l’on évoque la France, il y a en effet énormément d’incertitudes, des reculs sur MaPrimeRénov’, sur les zones à faibles émissions (ZFE), sur l’agriculture plus durable, sur l’ambition en matière d’énergies renouvelables (EnR). L’État, pour accompagner la transition, peut agir en utilisant soit la carotte – des incitations – soit le bâton – la taxation ou l’interdiction. Ce sont des instruments politiques. Le pire serait de ne plus les utiliser. Cela peut avoir de graves conséquences sur ceux qui auront agi, ne seront plus soutenus par des aides ou des réductions de taxes et perdront face à des entreprises qui, n’ayant pas fait les efforts nécessaires pour réduire leur empreinte carbone, ne seront pas pénalisées pour leur impact négatif sur l’environnement.
Pourtant, on constate des avancées, notamment dans les énergies bas carbone. Ce n’est pas suffisant ?
L’extraordinaire baisse des prix et des coûts de production de l’électricité solaire et éolienne a en effet joué. Mais l’intégration de beaucoup plus d’EnR dans les réseaux électriques va nécessiter une stratégie de stockage plus importante. L’investissement sera d’autant plus lourd pour les pays qui refusent l’énergie nucléaire. J’ai travaillé avec RTE sur le sujet et je travaille encore avec un de mes doctorants, Konrad Dierks, sur cette hypothèse d’énergie décarbonée, 100 % EnR, avec stockage. Nous arrivons à des tarifs du kilowattheure plus élevés que le nucléaire ou le gaz naturel. D’environ 20 % pour le rapport RTE, et beaucoup plus d’après les travaux de mon doctorant. Des confrères de Chicago ont une vision encore plus pessimiste avec, dans certains cas, un doublement de la facture ! Tant que nous aurons un problème de coût de stockage élevé, il sera difficile, sans contrat fixant le prix de l’électricité sur le long terme et sans aide de l’État, de réussir rapidement le basculement.
Quel est le pari gagnant, selon vous ?
Le jury est encore en train de discuter ! Je vois passer beaucoup d’articles sur le sujet en ce moment. Il en ressort clairement qu’il est nécessaire de disposer d’une source contrôlable pour un mix électrique optimal. Que ce soit du nucléaire, des batteries, de l’hydraulique ou des Step (ndlr, stations de transfert d’énergie par pompage).
Que dire aujourd’hui de l’économie circulaire ? Comment penser nos produits, de la fabrication à la destruction jusqu’au recyclage ?
Le recyclage fait partie de la solution, bien entendu. La vraie valeur des ressources non renouvelables sur notre planète est assez largement au-dessus de leur prix observé sur le marché, ce qui réduit la rentabilité du recyclage. Nous n’internalisons pas complètement la disparition progressive de ces ressources. Cette sorte de myopie fausse totalement la donne. J’en reviens à l’élément clé : il faut rentabiliser les activités qui sont environnementalement désirables. Beaucoup de ressources pouvant être recyclées ne le sont pas aujourd’hui alors qu’elles devraient l’être. Ce recyclage est jugé non rentable et pourtant il a une valeur sociétale importante. On a vu que pour les métaux une filière s’est organisée en Europe. Mais compte tenu du désastre écologique que représente le plastique, son recyclage devrait être une priorité. Tant que les producteurs de plastique ne paieront pas pour le coût sociétal de celui qui se perd dans la nature, nous constaterons une sous-valorisation des activités de recyclage du plastique.
Ça, c’est votre leitmotiv : l’impact écologique doit être pris en compte…
C’est le point de vue général des économistes de l’environnement. Par rapport au credo néolibéral qui défend le principe du laisser-faire, nous opposons une réalité du monde dans laquelle certaines activités sont créatrices de valeur mais ne sont pas financièrement rentables, parce que le marché ne valorise pas correctement les impacts écologiques de ces activités économiques et nos limites planétaires. Le plus bel exemple est évidemment le changement climatique. Les émissions de CO2 créent des dommages, par conséquent, réduire ces émissions a une valeur sociétale. Mais comme cette valeur n’est pas exprimée sous la forme d’un prix, les acteurs économiques, producteurs et consommateurs n’intègrent pas cette vraie valeur des impacts qu’ils imposent au reste de l’humanité. Cela nécessite donc une intervention des États pour corriger cette défaillance du marché.
Concrètement, comment faire ?
Plusieurs pays ont choisi de taxer le carbone et des marchés de « permis d’émissions » ont été mis en place (ndlr, on peut acheter à un autre acteur économique qui capte plus de carbone qu’il n’en émet des droits pour compenser ses propres émissions, voir p. 46). Mais aujourd’hui le prix de ces permis en Europe reste inférieur à ce qu’il devrait être. Je l’estime à 250 euros la tonne de CO2 en 2025, ce qui est loin d’être le cas sur les marchés du permis carbone, où les prix restent bloqués en dessous de 100 euros. Beaucoup d’économistes de l’environnement estiment qu’il faut remettre à plat ce système de crédits carbone, car il ne reflète pas la réalité de la situation. Pour vous donner un exemple : une entreprise qui renonce à raser une forêt tropicale pour y planter des palmiers à huile doit-elle gagner des crédits carbone ? Elle a simplement laissé en place une forêt qui a toujours capté du carbone. On voit bien que l’obtention de crédits carbone pour une « inaction » relève d’une construction que je qualifierais d’un peu limite. La finance verte, qui tente de gérer ce système au niveau mondial, n’a pas compris la complexité du problème et la masse de travail nécessaire à ce contrôle. C’est pour cette raison que je pense que ça n’est pas un bon outil.
Alors, comment mesurer l’impact positif des actions sur le climat ?
Il existe une myriade d’actions pour réduire les émissions. Et c’est en soi une bonne nouvelle. En revanche, les coûts de ces actions sont très différents. En toute logique, pour permettre l’acceptabilité sociale de la transition, il vaut mieux favoriser les actions dont le coût sociétal est le plus faible. Et cela va parfois à l’encontre de ce qui pourrait sembler intuitif. Dans mon ouvrage, je mets en avant les estimations de coût de différentes actions. Remplacer le charbon par du gaz dans le mix énergétique européen revient à 26 euros la tonne de CO2 évitée. C’est beaucoup moins que passer de la voiture thermique à la voiture électrique (305 euros la tonne) ou que remplacer des tomates espagnoles par des tomates produites localement (3 077 euros la tonne). Mais le plus important à retenir, c’est que la transition a un coût financier qu’on ne peut ignorer. Elle réduira le pouvoir d’achat des gens et sera inflationniste. Mais elle a aussi un bénéfice sociétal évident, car elle réduit l’intensité du changement climatique. En d’autres termes, l’inaction a un coût encore plus important que l’action si cette action est bien ciblée. On commence à le mesurer en France avec les inondations, les incendies, les destructions liés aux phénomènes extrêmes que le dérèglement climatique provoque.
Avons-nous un problème de méthode ?
Oui. Je défends depuis longtemps une méthode qui me paraît claire, simple, et permet aussi de réduire les inégalités sociales. Je suis pour une tarification du carbone car elle prend en compte l’impact de nos actions sur le climat. C’est le principe de pollueur-payeur : chaque émetteur de CO2 doit payer une taxe (ou acheter un permis) égale au dommage qu’engendre cette émission. Cela incite tout le monde à intégrer la question climatique dans ses choix de consommation et de production, au bon niveau de responsabilité. Une partie du revenu fiscal levé par cette taxe devrait être utilisée pour compenser les ménages les plus modestes. En l’absence de ce type de fiscalité, des acteurs peuvent décider de s’auto-imposer une telle taxe. On appelle cela un prix interne du carbone. Des entreprises comme Microsoft, Getlink, Valeo ou TotalEnergies ont intégré cette notion. Quand elles ont une décision à prendre, elles en tiennent compte. C’est une approche rationnelle si l’on anticipe que la fiscalité du carbone finira bien par s’établir. Mais très peu d’entreprises font cela aujourd’hui. Et je ne connais aucun fonds de gestion d’actifs qui a réutilisé cette idée pour construire un portefeuille climatiquement responsable.
Vous voulez dire que les entreprises ne jouent pas le jeu ?
Attention, ce n’est pas ce que je dis. C’est très compliqué de demander aux acteurs d’agir chacun dans leur coin. Il faut organiser, grâce à des politiques climatiques cohérentes, les actions qui sont créatrices de valeur sociétale. Cela est nécessaire si l’on veut une transformation sans détruire de la valeur ni trop d’emplois.
La question environnementale est-elle un moteur d’innovation ?
Il est indiscutable que l’Europe a un programme extrêmement ambitieux, avec moins 55 % d’émissions de CO2 en 2030, moins 90 % en 2040 et moins 100 % en 2050. Cela doit inciter les entreprises à chercher des modèles plus efficients. Malgré tout, j’apporte encore une nuance. Tout cela nécessite de la visibilité. Et on ne peut pas dire que la parole politique soit très crédible, en particulier dans le domaine du climat. La taxe carbone, qui devait croître au-dessus de 100 euros, a été gelée à 44 euros en 2018 après le mouvement des Gilets jaunes. Le Pacte vert européen, voté l’an dernier, est déjà remis en cause. Tout comme la politique sur les voitures neuves seulement électriques à partir de 2035. À chaque retard pris, cela coûte un peu plus de sacrifices pour les gens en termes de pouvoir d’achat et de confort. Les populistes jouent beaucoup sur ce thème. C’est assez catastrophique, car plus nous tardons à agir plus les actions deviennent douloureuses.
Mais si une partie de la population est prête à agir, n’est-ce pas suffisant ?
Le citoyen peut agir en votant pour des politiques climatiques cohérentes et ambitieuses, mais aussi en tant que consommateur, en boycottant les produits les plus carbonés ou en favorisant certains produits en fonction de leur impact environnemental. Il peut aussi agir en tant qu’employé, en refusant par exemple d’aller travailler dans une entreprise qui ne se soucie pas de la question climatique. Il peut enfin agir en tant qu’épargnant en investissant dans des entreprises ou des actifs plus responsables. Mais force est de constater que peu de gens ont accepté de faire les sacrifices qui s’imposent face à nos responsabilités envers les générations futures. Nous n’aurons jamais émis autant de CO2 au niveau mondial qu’en 2025.
Pensez-vous que la croissance verte ne fonctionne pas ?
Avec les technologies disponibles aujourd’hui, aller à zéro émission nette impliquera une forte décroissance. Heureusement, le pire n’est jamais certain. Nous allons réussir, peut-être, à trouver des technologies qui décarbonent mieux, à fabriquer des batteries moins coûteuses qui réduisent le prix des voitures électriques. On ne sait pas à quoi ressemblera une économie zéro émission nette. C’est une formidable incertitude à laquelle tous les décideurs et analystes sont confrontés à un horizon de vingt ans.
Ce sera un nouveau monde ?
Oui, d’une certaine manière. Il y aura de la low-tech mais aussi de la high-tech, des petits gestes du quotidien mais aussi des grandes transformations industrielles et sociales qu’il faudra accompagner. Il y aura également des besoins de sobriété en hiver et, en même temps, beaucoup d’air conditionné pour s’adapter à la hausse des températures. Pour cela, nous aurons besoin d’un grand nombre d’éoliennes, bien sûr, et de panneaux solaires sur les toits. Nous allons radicalement changer nos modes de vie. Mais savoir quel impact cela aura sur le niveau de vie des ménages, c’est impossible à dire.
Des initiatives récentes vous ont-elles particulièrement marqué ?
Je suis très admiratif de ceux qui travaillent dans des start-up de la transition écologique, avec des leaders qui y croient avec la foi du charbonnier. Par exemple, ceux qui inventent les petits réacteurs nucléaires. C’est une rupture. Cela paraît tellement improbable et, en même temps, cela semble de plus en plus convaincant. Ceux aussi qui imaginent des petits véhicules électriques légers pour de courtes distances, représentant 90 % de notre mobilité. C’est fortement ingénieux. J’admire aussi ceux qui se lancent dans le stockage de l’électricité. Cette transition est d’une certaine façon un moment extraordinaire quand on voit tous ces gens qui créent de nouvelles choses. Ils méritent un énorme respect.
Personnellement, que faites-vous pour aider à la transition ?
Je me suis acheté un vélo électrique en 2022, que j’utilise pour faire l’aller-retour de mon travail à mon domicile. Une quarantaine de kilomètres, avec 400 mètres de dénivelé positif. L’électricité est bien utile pour arriver à Toulouse ! C’est une transformation qui m’a apporté du bien-être. Je combine une activité physique avec un besoin professionnel. Et je gagne du temps aux heures de pointe, quand les accès à la ville sont impraticables pour les voitures.





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