À Capesterre-de-Marie-Galante, en Guadeloupe, les habitants sentent venir les sargasses avant même de les voir. L’odeur piquante du soufre envahit l’air et les plages brunissent. Depuis 2011, ces algues brunes flottantes venues de l’Atlantique tropical s’échouent massivement sur les côtes des Antilles françaises. En cause, le réchauffement de l’Atlantique, l’augmentation des nutriments venant des fleuves (en partie à cause de la déforestation et de l’agriculture intensive), mais aussi des modifications des courants océaniques. Le phénomène est devenu massif : selon un rapport d’avril 2025 publié par une mission parlementaire des députés Mickaël Cosson et Olivier Serva (1), entre 30 000 et 50 000 tonnes de sargasses s’échouent chaque année en Guadeloupe comme en Martinique. Et jusqu’à 20 millions de tonnes dérivent dans l’Atlantique lors des années records. Les conséquences sont lourdes : émissions de sulfure d’hydrogène toxique, fermetures de plages, chute du tourisme et mais aussi une corrosion accélérée des climatiseurs, ordinateurs ou appareils ménagers sur le littoral, à cause du sulfure d’hydrogène (H₂S) et de l’ammoniac émis.
Une biomasse valorisable
Pendant longtemps, les collectivités ont surtout tenté de ramasser les algues une fois échouées. Une stratégie qui atteint ses limites. À Capesterre-de-Marie-Galante, le maire Jean-Claude Maës souligne que le coût du ramassage peut atteindre un million d’euros pour un budget communal totale de cinq millions ! Face à cette crise chronique, une autre idée émerge : transformer les sargasses en ressources. « Il faut changer de logique et considérer les sargasses comme une biomasse valorisable », explique Charlotte Gully, coordinatrice du pôle économie circulaire de l’Ademe Guadeloupe.
L’objectif : récupérer les algues directement en mer avant leur décomposition, grâce à des barrages flottants ou à des navires spécialisés. Le Sargator 3, inauguré cette année en Martinique, peut récupérer jusqu’à 100 tonnes d’algues par jour. Ces sargasses fraîches sont plus faciles à exploiter. Elles peuvent aussi être coulées au large après un passage sur une barge et une fois mortes, quand elles sont trop nombreuses.
Une manne énergétique
À quoi peuvent servir ces sargasses ? Autour du programme Sargassum III, soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et l’Ademe, des chercheurs et industriels travaillent sur plusieurs pistes allant du compostage aux biomatériaux, en passant par la production de bioéthanol ou de biocarburants solides. Le projet CharAlg mené avec l’entreprise martiniquaise Holdex Environnement, qui utilise déjà la sargasse échouée comme élément de ses fertilisants, cherche aussi à produire du biochar (charbon végétal obtenu après chauffage de biomasse en absence d’oxygène). Ce matériau peut ensuite être utilisé comme fertilisant agricole ou pour stocker du carbone dans les sols. La piste énergétique attire particulièrement l’attention dans des territoires qui dépendent à 80 % des importations d’énergies fossiles et où l’autonomie devient un enjeu stratégique mondial. Les chercheurs de l’université des Antilles et de l’Inrae travaillent sur la méthanisation des sargasses afin de produire du biogaz, mais aussi des pellets combustibles ou du bioéthanol à partir des algues séchées. « Nous sommes sur beaucoup d’initiatives en phase préindustrielle, il faut maintenant convaincre les entrepreneurs sur des modèles économiques par toujours très simples », détaille Charlotte Gully.
Ailleurs, certaines initiatives sont plus low-tech, sans être moins spectaculaires. Des Bahamas à la Guyane, Omar Vázquez Sánchez est devenu une figure emblématique de la lutte contre les sargasses. Près de Cancún, au Mexique, il a fondé l’entreprise Sargablock, qui fabrique des briques intégrant des fibres de sargasses séchées. Plusieurs petites maisons ont déjà été construites avec ces matériaux dans l’État du Quintana Roo. Le symbole est fort : transformer une marée d’algues toxiques en matériau de construction.
Dans les Caraïbes, d’autres acteurs misent sur des solutions énergétiques plus discrètes mais tout aussi pragmatiques. De plus en plus d’hôtels installent par exemple leurs propres méthaniseurs afin d’y intégrer une partie des sargasses collectées sur les plages et produire du biogaz.
Plus près de Cancún également, l’entreprise Carbonwave développe une approche plus industrielle. Elle collecte les sargasses puis les transforme en matériaux biosourcés destinés à l’agriculture, aux cosmétiques ou encore à des alternatives aux produits issus du pétrole. « Leur modèle économique est intéressant car Carbonwave profite des mécanismes de crédits carbone liés principalement à l’évitement des émissions de méthane produites par la décomposition des sargasses sur les plages », explique Charlotte Gully. Avant d’ajouter : « Nous croyons beaucoup à ces initiatives locales qui s’adaptent aux particularités des territoires pour transformer cette nuisance en bénéfices. »
Le kelp, un rôle écologique majeur
Sur les côtes hexagonales, c’est le kelp, grande algue brune qui forme de véritables forêts sous-marines dans les eaux froides et tempérées, qui attire aujourd’hui l’attention.
En Bretagne, la Station biologique de Roscoff étudie ces laminaires géantes capables de pousser de plusieurs dizaines de centimètres par jour. Leur rôle écologique est majeur. Les forêts de kelp capturent du CO₂, abritent une biodiversité très riche et protègent de l’érosion les littoraux.
Le kelp est devenu l’un des segments les plus dynamiques de l’économie mondiale des algues, un marché estimé à près de 20 milliards de dollars par an, porté par l’alimentation, les cosmétiques, les fertilisants et les biomatériaux. Cette production reste aujourd’hui largement dominée par l’Asie, qui concentre la quasi-totalité des volumes mondiaux. En Europe, la France occupe la première place avec environ 70 000 tonnes d’algues récoltées chaque année.
L’algoculture comme solution
Le rapport parlementaire de 2025 recense environ 160 entreprises françaises impliquées dans la filière algale, allant de PME bretonnes à de grands groupes industriels. Certaines travaillent directement sur les grandes algues brunes récoltées sur les côtes atlantiques. La société bretonne Olmix développe par exemple des biostimulants agricoles à partir d’extraits d’algues afin de réduire l’usage des intrants chimiques dans l’agriculture. Lessonia transforme des laminaires en ingrédients destinés à la cosmétique et fournit des groupes comme L’Oréal ou Estée Lauder. Des sociétés comme Algaia se spécialisent quant à elles dans les alginates, des composés extraits des algues brunes utilisés dans l’agroalimentaire, la pharmacie ou les biomatériaux. Enfin, des entreprises bretonnes comme Algolesko développent l’algoculture en pleine mer afin de produire des laminaires destinées à l’alimentation et aux biomatériaux. Une piste sur laquelle s’engagent d’autres « fermiers de la mer » comme l’initiative Magma de Sophie Perdriel en Normandie (2).
Le kelp fait aussi l’objet de toutes les attentions pour les biocarburants. Il pousse sans eau douce, sans engrais chimiques et sans terres agricoles, tout en absorbant du carbone pendant sa croissance. Plusieurs chercheurs y voient donc une ressource stratégique dans la transition écologique et énergétique pour sortir du pétrole. Un univers largement invisible, mais devenu stratégique pour l’avenir.



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